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Tous les habitants de la région lorientaise connaissent Eurasie 56, adresse incontournable de Lanester pour tous les amateurs de bœuf au saté ou de sauce d'huitre. Mais qui sait que derrière cette fameuse enseigne d'alimentation asiatique, c'est tout un pan tragique de l'histoire du 20ème siècle qui se dévoile à nous à travers le récit poignant du maître des lieux, Sokharan Chhay.
Monsieur Chhay, qu'est-ce qui vous a mené vers la France ?
C'est la guerre du Cambodge. En 1975, mon père militaire a fui les Khmers avec un de mes frères sinon il aurait été tué tout de suite. Il devait revenir nous chercher mais il n'a jamais pu. Ma mère avait à cette époque un bébé de 7 jours donc en plus, elle ne pouvait pas bouger. Nous sommes donc restés au Cambodge jusqu'à la fin de la guerre en 1979. C'est là que nous sommes partis en Thaïlande.
Dans un camp de réfugiés ?
Oui. Nous avons eu là beaucoup de chance parce que peu de temps avant notre arrivée au camp, les Thaïlandais avaient jeté dans les montagnes environ 20 000 réfugiés cambodgiens qui y avaient trouvé la mort. Nous, quand nous sommes arrivés, la Croix-Rouge venait aussi d'arriver, ce qui nous a sauvés.
Combien de temps êtes-vous alors restés là ?
Environ deux ans. D'abord, j'étais seul avec ma mère puis j'ai tenté une première fois de retraverser la frontière pour rechercher des membres de ma famille. Nous ne marchions que la nuit et tout au long du chemin, il y avait des bombes. C'était très dangereux. Mais j'ai réussi une première fois donc je suis retourné rechercher mes frères et sœurs. J'ai fait ça deux ou trois fois à pied. Ça faisait environ 2 à 300 km aller-retour.
Quel âge aviez-vous ?
16 ou 17 ans. Je suis l'ainé de la famille.
Dans ce camp, vous avez eu une surprise énorme ?
Oui, deux prêtres, le père Venet et le père Ponchaud qui s'occupaient depuis des années des réfugiés, nous ont appris qu'il avaient croisé notre père, qu'ils le connaissaient bien, qu'il était vivant et qu'ils l'avaient envoyé en France en 1978. Et mon frère qui était parti avec lui avait été adopté au Canada.
C'est suite à cette nouvelle que vous avez pu venir en France ?
Oui, mon père a fait les démarches pour nous faire venir. Nous on était prêts à partir n'importe où, au Canada, aux États-Unis. Mais grâce à lui, nous sommes arrivés en France.
Comment s'est passée votre arrivée en France ?
C'était en 1981. D'abord, nous avons été dans un foyer d'accueil pendant quelques mois pour apprendre un peu le français. C'était très étrange mais je dis toujours que par rapport à ce que nous avions vécu, c'était le paradis. Sous les Khmers rouges, on travaillait sans manger. A la moindre critique, ils tuaient. Donc la France, c'était parfait. Et en plus, nous avons eu la chance de ne perdre aucun membre de notre famille.
Vous étiez donc combien à votre arrivée en France ?
Sept.
Qu'est-ce qui vous a mené vers la Bretagne ?
D'abord, nous avons séjourné dans un foyer dans les Deux-Sèvres à Fontenay-le Comte puis nous avons vécu à Thouars quelques mois où mon père a trouvé un emploi et un logement. Et après, je suis arrivé en Bretagne en 1982, à Lanester où j'avais un ami qui m'a fait une petite place pour loger.
Qu'avez-vous fait pour vivre à cette époque ?
J'ai choisi de partir en Angleterre puis en Irlande pendant cinq à six mois pour trouver du travail. Mais j'ai décidé de revenir. Et là, j'ai commencé à travailler comme couvreur à Port-Louis. Je ne connaissais rien à ce travail et je parlais mal le français. Heureusement, je parlais anglais. Mais j'ai appris sur le tas. Ça a duré toutes les années 80.
Puis comment êtes-vous devenu commerçant ?
Dans les années 90, j'ai commencé à être très malade. Je souffrais des reins, de diabète, je gonflais, je respirais mal. J'ai donc fait de longs séjours à l'hôpital et ça duré presque 15 ans. Mais j'ai quand même été engagé à cette époque dans un grand supermarché où les différents responsables ont été très indulgents avec ma maladie. Ils m'ont toujours gardé en dépit de mes longues absences. Les médecins m'interdisaient parfois de travailler mais je voulais quand même y aller. Je ne voulais pas rester comme ça. Je repensais à l'époque des Khmers rouges pendant laquelle on travaillait dans les pires situations. Donc en France où on a tout, rien ne pouvait m'empêcher d'aller au travail.
C'est dans ce supermarché, que vous vous êtes formé au commerce ?
Oui. J'y suis resté 11 ans.
Et après, vous avez monté votre propre entreprise ?
Oui, j'ai d'abord eu un petit local pendant cinq à six mois. J'avais très peu de marchandises. Je réinvestissais tout de suite ce que je gagnais. J'avais une vieille camionnette avec un vieux frigo. J'allais à Paris chercher des marchandises toutes les semaines à 70 ou 80 à l'heure. Puis je me suis installé ici, dans un ancien garage en 2002. Au début, c'était beaucoup trop grand. Mais petit à petit, c'est devenu comme aujourd'hui.
Votre clientèle est essentiellement européenne, française ?
Oui, c'est 70 % de ma clientèle. Il n'y a pas beaucoup d'asiatiques.
Vous vendez des produits de toute l'Asie ?
Oui, de l'Asie du sud-est mais aussi de l'océan Indien, du Brésil.
Vous continuez à aller chercher votre marchandise à Paris ?
Oui, toutes les semaines. C'est important d'aller choisir soi-même les meilleurs produits. Mais aujourd'hui j'ai un vrai camion réfrigéré (rires) !
Votre famille vous a rejoint à Lanester ?
Oui, j'ai un frère ici. Les autres frères et sœurs sont venus mais sont repartis ailleurs en France. Quant à mes parents, ils sont venus ici, à Bellevue. Mais quand ma mère est décédée, mon père est parti vivre à Cannes avec mes sœurs. Ma petite sœur est conductrice de bus là-bas.
La famille est essentielle dans votre vie et votre travail ?
Oui, je me suis marié en 1995 en Bretagne avec une Cambodgienne. Son histoire était très proche de la mienne.
Vous retournez parfois au Cambodge ?
Oui, j'en reviens justement. J'ai encore un frère qui est resté à Phnom-Penh.
Vous repensez parfois à toute votre histoire ?
Oui mais le travail me permet de me reconstruire et de moins y penser. Mais c'est dur quand même.
Vous en parlez à vos enfants ?
Oui, c'est important. On leur explique. Je leur dis de profiter de leur vie ici. On ne peut pas oublier.
Aujourd'hui, vous vous sentez autant français que cambodgien ?
Oui, j'ai passé l'essentiel de ma vie en France. Je me sens même breton.
Catherine Pouplain
M. Chhay et l'Association des Cambodgiens du Morbihan organiseront le nouvel an khmer, salle Cosmao-Dumanoir, du 13 au 16 avril prochains.
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